Sefyu
Depuis Qui Suis-Je ? Sefyu est estampillé MC hardcore, nouvel espoir du rap français ou mascotte underground des ados. Peut lui importent les étiquettes, il remplit les salles et vend ses CD comme des petits pains. Suis-je le gardien de mon frère ?, son dernier opus, nous donne une nouvelle preuve de sa force de frappe. Rencontre avec un tueur des mots.
Premier album : Qui Suis-Je ?, second album : Suis-je le gardien de mon frère ?… Aujourd’hui tu t’es trouvé ?
Au moins, je me connais beaucoup mieux. À travers les différentes expériences, les studios, les concerts entre le premier et le second album, j’ai rencontré énormément de personnes. Lors des débats et conférences, on a abordé pas mal de mes thèmes du premier album. Vu que j’ai une certaine proximité avec les gens, je n’hésite pas à demander leur point de vue. C’est ça qui me permet d’avancer. J’ai énormément encaissé, écouté les différents témoignages et ça m’a énormément aidé à mieux me connaître. Quand certains jeunes disent que nos textes ont de l’impact sur leur façon d’être et leur quotidien, ça fait réfléchir. Ces différentes expériences m’ont permis de me remettre encore plus en question aussi.
« Suis-je le gardien de mon frère ? » est un texte sur la fraternité. Tu parlais aussi des mères et des sœurs dans « Un Point C’est Tout ». Quel est ton regard sur la famille ?
C’est vrai que j’ai tendance, sans m’en rendre compte, à évoquer des thèmes assez familiaux. Des thèmes sociaux aussi. « Suis-je le gardien de mon frère ? », c’est plus une symbolique. Ça signifie qu’en tant qu’exemple, que grands frères, grandes sœurs, parents ou même amis, on a tous une responsabilité. On doit soutenir nos amis, notre famille. Leur dire leurs torts aussi. Je répète souvent que ça aurait pu être « Suis-je le gardien de mon fils, de ma sœur… », et ainsi de suite. J’estime qu’il y a une dégradation vis-à-vis d’autrui. On fait moins attention aux personnes qui nous suivent. Ces personnes sur lesquelles on est censé avoir une influence positive, qu’on doit emmener vers de plus hautes sphères. Moi je vis dans un quartier et on est toujours responsable des uns et des autres. On est dans une bulle et on est toujours à l’affût du petit qui va mal traverser ou quelque chose comme ça…
Le titre de ce morceau vient aussi d’une réplique du film New Jack City, non ?
Oui, un film culte des années 80. À un moment, le grand frère, chef de gang, entraîne son petit frère avec lui. Et ce dernier commence à devenir plus important que lui. Donc il attend la moindre petite erreur pour l’assassiner. Et moi, c’était vraiment une scène qui m’a marqué. Il l’assassine alors que c’est lui qui l’a amené à ce niveau-là. Donc, quelque part, il n’a pas assumé tout ce qu’il a fait pour son frère.
Avoir été un éducateur social, ça a influencé ton message ?
Oui, bien sûr ! Parce que, quand on commence à écrire et qu’on est moins connu, on est un peu dans notre bulle. On ne se rend pas compte de l’impact des mots. On les triture, on les torture, on joue avec le verbe. Et puis après, on se rend compte qu’il peut y avoir des erreurs d’interprétation, de compréhension, voire même d’articulation. On emploie un argot qui n’est pas toujours forcément accessible à tous. Au début, j’avais une écriture très stéréotypée, très spéciale. Par la force des choses, j’ai compris que le public était plus varié que la stricte banlieue. Ça va de Paris à Lyon, Grenoble, les Antilles, le Sénégal, le Gabon… C’est vrai qu’il faut faire très attention à la manière dont tu utilises les mots.
Et à l’utilisation des sons aussi ! Je pense à « Au pays du Zahef » où il y a énormément de bruits de flingues. Pourquoi ?
Il y a une phrase qui revient très souvent dans le rap, c’est : « Le savoir est une arme ». Moi, je me suis servi de ce gimmick de chargeur pour expliquer qu’on peut s’en servir pour du bien comme pour du mal. Sur ce morceau-là, j’ai essayé de mettre le chargeur dans différent contexte. En multipliant les « clac-clac » : « En 6ème sur l’école, je voulais clac-clac, j’ai compris que c’était sur mon avenir que je clac-clac. » C’est vrai que dans le rap, le risque c’est que tout soit pris au premier degré. Qu’on pense que je charge pour rien. Mais je pense que quand on rentre dans le fond du morceau, on se rend vite compte qu’il y a plusieurs sens. C’est ça aussi que je veux montrer aux gens : qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Il faut apprendre à connaître les gens, ne pas se limiter au paraître. Moi j’essaie d’amener les gens vers le fond.
Tu fais partie de ces artistes qui sont disque d’or et remplissent les salles sans être à la télé ni à la radio. Le fait que cet album soit attendu, c’est une revanche pour toi ?
Oui et une belle ! Je veux que cet album-là soit symbolique. Je m’appuierais moins sur un succès commercial. Je veux montrer qu’en terme de rap, si cet album réussit à être entendu, ça pourrait changer pas mal de choses.
Parmi tes combats, tu te bats aussi contre le communautarisme, notamment à travers le morceau « 3ème Guerre »…
Oui, c’est quelque chose qui me gène énormément. Les politiciens font tout pour nous remettre dans ces formes de communautarisme en parlant d’immigration choisie, de quotas, de discrimination positive. On divise forcément quand on applique des critères. Et en plus, il y a un effet pernicieux : quand on parle de discrimination positive, je me sens concerné. Parce que même si je suis né et que j’habite sur le territoire français, on me fait sentir appartenir à une autre case, pas celle des Français. C’est pour ça que certains jeunes rejettent leurs cartes d’identité nationale et revendiquent appartenir aux pays de leurs parents, qu’ils ne connaissent pas toujours. Quand on rejette les gens, ils s’enferment, se mettent en marge et créent leurs propres règles.
Et ce serait quoi cette troisième guerre ?
La troisième guerre, c’est un peu celle des communautés qui ont œuvré pour la France à la fin de la seconde guerre mondiale. On leur a promis paix, prospérité, liberté, égalité et fraternité. On les a parqués dans des cités. On ne les a considérés que pour leur force de travail. On ne les a jamais intégrés. On ne leur a jamais demandé une force mentale. Et on les a mis tous ensemble. Ce qui crée forcément des tensions puisqu’ils ne se connaissaient pas avant. C’est pour ça que, dans les quartiers, il y a même du racisme entre arabes, noirs, portugais…
Finalement t’as un message « peace and love »…
Un peu oui. Mais le rap c’est un cliché à la base, pour les gens. Quand on rappe, on met une casquette, on est un jeune de cité qui ne sait même pas s’exprimer. Nous-même n’aidons pas à casser ces clichés. Comme on ne veut pas de nous, on ne fait pas d’efforts pour sortir de notre enfermement. Mais finalement, moi j’ai un message, comme tous les artistes, tous les poètes. C’est juste la forme du rap qui est mal considérée. Et ça nous met dans une case, ça nous freine.
Dernière question de simple curiosité : qui est le jeune qu’on entend sur « Suis-je le gardien de mon frère ? »
C’est mon petit frère ! J’ai joué le jeu jusqu’au bout. Je l’ai amené en studio, je lui ai fait écouter le titre et je lui ai demandé de m’accompagner sur le morceau. Je pense que ça pourra l’aider à comprendre certaines choses. Quitte à en faire profiter quelqu’un autant que ce soit le principal intéressé.
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